Bénédicte Lamoureux, xavière, nous partage comment Claire Monestès, fondatrice des Xavières, l’a aidée à revisiter le sens de l’eucharistie. Elle nous propose quelques attitudes pour vivre une vie eucharistique bien au-delà de notre participation à la messe.

Soeur Bénédicte Lamoureux, xavière

L’eucharistie est centrale dans la vie de Claire Monestès notre fondatrice. Celle-ci m’aide à vivre ce sacrement en revisitant la qualité de mon offrande à Dieu, de mon désir d’être à Lui.

« Ma formule de vie spirituelle: « le goût du pain eucharistique ».
« Celui qui me mange demeure en moi et moi en lui… il vit de moi comme je vis du Père… il a la vie éternelle ». Ce Christ pain, j’en suis affamée. Entretenir en moi une sorte de désir permanent de l’Eucharistie, de posséder le Christ même en dehors ou surtout en dehors de mes communions sacramentelles. Toute ma piété eucharistique s’exprimant dans une communion spirituelle, une communion de désir permanente, alors ce désir sera comme le ferment qui pénètre la masse et qui la fait monter. Je serai au dedans de moi, travaillée par le Seigneur. Communier ! Inlassablement. Que toutes mes puissances de vouloir s’y concentrent pour m’incorporer, me laisser incorporer à lui, à sa Vie, par sa vie elle-même »

Claire Monestès, Journal – 13 juin 1933

Claire souhaite entretenir en elle un désir permanent de l’eucharistie. Devenir « un » avec le Christ, pain livré pour le salut de tous, « pain rompu ». La faim de communiquer le désir de suivre le Christ n’est pas quelque chose de superficiel, d’extérieur, c’est une aventure de tout mon être, de toute mon existence ; c’est toute ma personne qui se laisse incorporer au Christ livrant sa vie pour rassembler l’humanité dispersée. C’est tout mon être qui est appelé à témoigner de Sa vie en moi. Et il ne faudra pas moins de toute une vie pour cela !

Quelles attitudes développer pour vivre au mieux l’absence d’eucharistie et mieux encore la dimension eucharistique de ma vie?

D’abord « être là » tout simplement et accepter le réel quel qu’il soit.

L’eucharistie est mystère de la « Présence réelle ». Vivre l’eucharistie c’est donc vivre pleinement le sacrement de la Présence. Jésus dans l’évangile est profondément attentif et présent à chacun. Il sent les personnes, remarque un regard, un geste, voit les moindres détails. Dès lors, vivre toutes choses avec Lui c’est également vivre tout simplement dans la présence à soi, aux autres et à Dieu !

Cette attitude demande de prendre le temps de décélérer (vive le confinement finalement !), de mettre de la distance vis-à-vis du travail ou de certaines addictions (informatiques, boulimiques…), de respirer, de regarder, d’être attentif aux réactions de son propre corps, de ses sentiments intérieurs… bref… de goûter tout ce qui nous arrive et non pas d’enfiler tout à toute allure. Cela demande aussi du temps pour ouvrir les yeux sur celles et ceux qui nous entourent !

Avons-nous déjà réalisé qu’être pleinement présents aux autres avait à voir avec la manière de vivre l’eucharistie, « présence réelle » ? Comment être « présence réelle » pour les autres et non pas être, comme souvent, « à moitié là »… avec des tonnes de pensées préoccupantes et un téléphone en main !

Soyons humbles et ayons assez d’humour pour reconnaître qu’être vraiment pleinement présent à soi, aux autres, ce n’est jamais gagné d’avance. Nous avons tous une belle marge de progrès devant nous.

Vivre avec Jésus au quotidien, c’est aussi vivre dans la louange.

Toute la vie de Jésus a été louange et bénédiction du Père. Et si l’eucharistie est immense louange à Dieu le Père, alors toute la vie de Jésus a été eucharistie bien avant qu’il ne l’institue sacramentellement.

Les évangiles nous racontent l’existence de Jésus dans le village de Nazareth et ses environs : pendant 30 ans il est plongé dans l’ordinaire d’une vie humble et cachée. Après avoir vécu un temps fort au Temple à 12 ans, il semble laisser résonner en profondeur cette petite phrase en Luc 2, 49 : «  être aux affaires du Père ». Il découvre peu à peu ce que signifie vivre par le Père, avec Lui et en Lui. Il dira même qu’ il ne fait rien de lui-même, rien sans le Père. Jésus nous indique ainsi une manière de vivre le quotidien. Il observe avec bienveillance et tendresse la nature et les animaux, les enfants, les femmes, les hommes travaillant la terre, les bergers et leurs troupeaux, les pêcheurs qui réparent leurs filets. Il observe aussi la manière d’être en relation entre êtres humains, les voit prier et vivre leur foi, se débattre dans leurs relations aux choses et à l’argent. Parfois plongé dans certains conflits, il vit au cœur des angoisses, des souffrances et des joies, des espoirs et des questions de son temps. Sa vie est faite de rencontres et d’échanges et, concrètement, il apprend lui-même le métier de charpentier. Ce quotidien nourrit sa vie de prière et Jésus «  exulte de joie sous l’action de l’Esprit Saint » et il proclame la louange du Père : « Père ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. » (Luc 10, 21-24) Si toute chose prend tant d’importance et de consistance pour lui, c’est qu’il se rapporte sans cesse au Père. Il ne cesse de lui rendre grâce pour tout ce qu’il voit, tout ce qu’il vit, tout ce qu’il fait.

Comment vivre à sa suite ? « Dans la louange il n’y a plus que Dieu seul ! » disait encore Claire Monestès, et aussi : « Quand vous n’aurez pas le temps Laus tibi Christe [Louange à toi, ô Christ ] ! Quand vous aurez quelque peine Laus tibi Christe, quand vous avez mal aux dents, Laus tibi Christe ! » Et si j’apprenais à louer davantage ? Louer sans cesse est une manière de vivre à notre portée qui nous sort de nous-même et nous change la vie ! Passer de la plainte à la louange est un renversement, une décision spirituelle à prendre. Rendre grâce et louer Dieu sans cesse, recevoir la vie comme un don et goûter comme Jésus la joie d’être enfant bien-aimé du Père… J’en suis certaine: c’est un programme eucharistique pour tous!

Apprendre modestement à faire de ma vie une « vivante offrande ».

Jésus s’est éveillé peu à peu à sa propre mission : révéler l’Amour du Père en donnant sa vie pour sauver les hommes. Il n’a pas échappé aux combats dans lesquels l’entraînait cette mission, car il a souffert humiliations, calomnies et mépris, mais aussi souffrances physiques, solitude et abandon ; et il a pas cédé. En toute liberté et conscience, Jésus a offert sa vie. Son offrande le soir du jeudi saint est l’aboutissement de toute une vie d’offrande. Car Jésus s’est peu à peu préparé à offrir cette vie. Là encore, il nous indique une manière de vivre : offrir sa vie.

Cet acte simple et difficile à la fois se cache dans biens des petits gestes de la vie quotidienne. Offrir nos travaux, nos joies, nos peines, toute notre vie est concernée et toute cette épaisseur d’existence intéresse Dieu. C’est même ce qui constitue l’offrande du pain et du vin dans l’eucharistie. Bien sûr nous savons que tout est récapitulé dans l’eucharistie sacramentelle, source et sommet de la vie chrétienne, mais notre humble offrande dans la prière n’en a pas moins de prix : nous pouvons offrir nos vies à tout moment, même si nous ne vivons pas l’eucharistie sacramentelle. Chacun de nous le sait déjà lorsqu’il doit « prendre sur lui » comme on dit, c’est-à-dire refaire le chemin du don qui est le sien pour aimer davantage sa condition actuelle, son travail, son épreuve de santé, ou encore son mari ou sa femme, son fils ou sa fille, son père ou sa mère, son frère ou sa sœur, ses voisins, amis ou collègues de travail. Le chemin de l’amour n’est jamais acquis ni fait à l’avance… il se conquiert jour après jour, parfois même au prix de bien des larmes ! Tous ceux qui ont vécu des épreuves, la guerre ou les déracinements dus aux migrations savent combien cette offrande a goût de sang.

Notre fondatrice parlait de donner sa vie « amour pour amour » « hostia pro hostiam [hostie pour hostie] »… Quoi de plus eucharistique que de chercher à offrir sa vie pour les autres ?

Servir pour consentir à mourir et vivre

Comme le grain de blé, notre vie de chrétien nous invite à mourir à nous-même pour vivre de sa vie à Lui. Mourir à nos représentations, nos désirs de dominer, d’être reconnu, d’être aimé, de nous faire « centre » et de montrer une belle apparence de nous-même… Mais Jésus nous indique que le chemin du serviteur est rempli d’humiliations… chemin d’humilité et de service. Un chemin où l’autre passe avant nous. Le grain de blé doit d’abord mourir avant de donner du fruit. Alors seulement il pourra devenir « bon pain » pour les autres.

Comment aurions-nous reçu le geste du lavement des pieds et de l’institution de l’eucharistie si nous n’avions pas vu et entendu Jésus dans toute sa vie ? Les évangélistes ont bien fait le lien que nous proposent ces deux textes complémentaires pour nous en faire comprendre toute la portée. Jésus rassemble là toute sa vie et nous l’offre à tout jamais.

Oui vraiment toute la vie de Jésus a été un grand mouvement eucharistique d’offrande de lui-même jusqu’au point culminant de sa victoire sur la Croix. Vivre à sa suite c’est donc vivre toutes choses en lui.

Comme pour beaucoup, l’eucharistie est centrale dans ma vie de religieuse. Ce mystère est si fort et si profond qu’il ne se vit pas seulement dans la participation au sacrement ; c’est toute ma manière de suivre le Christ qui est en jeu. Bien sûr j’aime communier et participer à la célébration de l’eucharistie, mais il me semble que nous ne pouvons pas vivre ce sacrement sans nous soucier de ce qui se vit à l’extérieur dans le monde. La communion que nous propose le Christ en nous donnant sa vie est bien au-delà de la stricte communion sacramentelle. Cette communion spirituelle universelle peut même à certaines heures, comme nous le vivons actuellement parfois à cause de la pandémie, se passer de la communion sacramentelle. Je dirais même que cette absence de communion sacramentelle permet de renouveler le sens et la manière de vivre l’eucharistie. Mieux, elle repose la question de fond : qui est le Christ-Jésus pour moi ? quelle est ma relation à Lui ?

Pour moi, une vie de baptisé est « eucharistie » si, unie au Christ, elle est saisie toute entière dans un profond mouvement d’offrande de soi et d’accueil du don de Dieu, d’action de grâce et de communion.
Et ma fondatrice m’aide encore à creuser cette adhésion, cet « être avec le Christ » tous les jours de ma vie, par une de ses belles formules : « Que je sois christophore par toute ma vie ! »

« Seigneur, donnez-moi toujours faim de vous-même, faim d’avoir toujours faim, faim du sacrement de vie, donnez-moi la grâce d’inculquer cette faim aux âmes, de l’entretenir, de la rendre toujours plus aiguë, faites que mon âme ne se rassasie jamais ici-bas et que toutes les âmes que vous me confierez soient toujours insatiables de vous. Amen. »

(Claire Monestès, Journal, 13 juin 1933)