Quand on est bien abandonné à Dieu… on est aussi tranquille sur le passé que sur l’avenir. On suppose de soi tout le pis qu’on peut en supposer, mais on se jette aveuglément dans les bras de Dieu ; on s’oublie, on se perd, et c’est la plus parfaite pénitence que cet oubli de soi-même : car toute la conversion ne consiste qu’à se renoncer pour s’occuper de Dieu.

Cet oubli est le martyre de l’amour-propre : on aimerait cent fois mieux se contredire, se condamner, se tourmenter le corps et l’esprit que de s’oublier. Cet oubli est un anéantissement de l’amour-propre, où il ne se trouve aucune ressource. Alors le cœur s’élargit ; on est soulagé en se déchargeant de tout le poids de soi-même dont on s’accablait ; on est étonné de voir combien la voie est droite et simple.

On croyait qu’il fallait une contention perpétuelle et toujours quelque nouvelle action sans relâche ; au contraire, on aperçoit qu’il y a peu à faire ; qu’il suffit, sans trop raisonner ni sur l’avenir ni sur le passé, de regarder Dieu avec confiance comme un père qui nous mène dans le moment présent comme par la main. Si quelque distraction le fait perdre de vue, sans s’arrêter à la distraction, on se retourne vers Dieu, et il fait sentir ce qu’il veut. Si on fait des fautes, on en fait une pénitence qui est une douleur toute d’amour. On se retourne vers celui de qui on s’était détourné. Le péché paraît hideux ; mais l’humiliation qui en revient, et pour laquelle Dieu l’a permis, paraît bonne Autant que les réflexions de l’orgueil sur nos propres fautes sont amères, inquiètes et chagrines, autant le retour de l’âme vers Dieu après ses fautes est-il recueilli, paisible et soutenu par la confiance.

Vous sentirez par expérience combien ce retour simple et paisible vous facilitera votre correction, plus que tous les dépits sur les défauts qui vous dominent. Soyez seulement fidèle à vous tourner simplement vers Dieu, dès le moment que vous apercevrez votre faute. Vous aurez beau chicaner avec vous-même, ce n’est point avec vous que vous devez prendre vos mesures. Quand vous vous grondez sur vos misères, je ne vois dans votre conseil que vous seul avec vous-même.  Pauvre conseil, où Dieu n’est pas !

Qui vous tendra la main pour vous sortir du bourbier ? Sera-ce vous ? Hé ! c’est vous-même qui vous êtes enfoncé, et qui ne pouvez en sortir. De plus ce bourbier, c’est vous-même ; tout le fond de votre mal est de ne pouvoir sortir de vous. Espérez-vous d’en sortir en vous entretenant toujours avec vous-même et en nourrissant votre sensibilité par la vue de vos faiblesses ? Vous ne faites que vous attendrir sur vous-même par tous ces retours. Mais le moindre regard de Dieu calmerait bien mieux votre cœur troublé par cette occupation de vous-même. Sa présence opère toujours la sortie de soi-même, et c’est ce qu’il vous faut. Sortez donc de vous-même et vous serez en paix. Mais comment en sortir ? Il ne faut que se tourner doucement du côté de Dieu et en former peu à peu l’habitude par la fidélité à y revenir toutes les fois qu’on s’aperçoit de sa distraction.

Instructions et avis sur les différents points
de la morale et de la perfection chrétienne (XIV)