La crise actuelle nous invite à reconsidérer notre condition humaine, à revisiter notre vulnérabilité. Et la vulnérabilité est proprement un chemin d’humanité, nous explique Agata Zielinski, philosophe.

Cet article est initialement paru dans la revue du MCC (Mouvement Chrétien des Cadres et Dirigeants)  n°441 (2018).

La vulnérabilité est mal aimée. Elle est associée à l’impuissance, à la souffrance. Pourtant, ne vient-elle pas mettre au jour quelque chose de ce par quoi nous sommes et devenons davantage humains ? Souvenons-nous du mythe de Prométhée : l’humain apparaît comme le seul être vivant à n’avoir aucune protection ni défense naturelles. L’humain est l’animal nu, exposé aux dangers et aux agressions de son environnement. Cette fragilité lui est intrinsèque, et ni la technique ni la politique, arts dérobés par Prométhée aux dieux, ne pallient entièrement cette exposition native.

Être exposé

La vulnérabilité signifie, étymologiquement, exposition à la blessure (du latin vulnus : plaie). Le soldat vulnérable est le soldat sans bouclier, susceptible plus qu’un autre d’être atteint.

Être vulnérable, c’est donc fondamentalement être exposé. Mais à quoi ? Nous sommes bien sûr exposés aux accidents de la vie, à ce qui peut nous atteindre selon les circonstances – il s’agit alors de la vulnérabilité contingente. Mais, par la vulnérabilité inhérente à l’existence humaine, nous sommes exposés à notre finitude. Nous éprouvons les limites de notre corps dans le temps et dans l’espace, et les limites de nos facultés intellectuelles : je ne peux pas tout faire, je ne peux pas tout savoir. Au fond, la première des blessures est une blessure narcissique – et c’est sans doute ce qui nous rend la vulnérabilité si déplaisante !

La vulnérabilité est un fait de la condition humaine. La vraie question n’est pas d’être ou de ne pas être vulnérables, mais : de quoi notre vulnérabilité nous rend-elle capables ?

 

Une vertu ?

La reconnaissance de ma propre vulnérabilité ne pourrait-elle pas être une vertu, au sens de l’Antiquité grecque ? Une forme de sagesse, choix de l’attitude ajustée, orientation vers le bien, en évitant les extrêmes qui nous déshumanisent. Ainsi, la vertu du soldat est le courage, qui navigue entre excès (témérité) et défaut (lâcheté).

Reconnaître notre propre vulnérabilité nous ouvre un chemin d’humble réalisme, qui évite de tomber d’un côté dans le sentiment d’impuissance, et de l’autre dans la tentation de la toute-puissance. Humble réalisme qui n’empêche pas l’action : reconnaître que l’on ne peut pas tout, permet d’agir à la mesure de ce que l’on peut. Vulnérable, mais pas incapable ! Invitation à se connaître soi-même pour mieux servir – comme le « serviteur quelconque » de l’évangile, qui se donne patiemment dans tout ce qu’il a à faire, sans se tenir pour maître du résultat.

Plus encore, cette reconnaissance de ma vulnérabilité peut être une vertu relationnelle, un art de la rencontre : être affecté par l’existence de l’autre. Le philosophe Emmanuel Levinas situe là la naissance de l’éthique : si je me laisse toucher par autrui, alors ma vie devient réponse à son appel – responsabilité. Dans les relations amicales ou professionnelles, il m’arrive de me confronter à l’inconsolable, l’incompréhensible… et d’éprouver un sentiment d’échec ou d’impuissance. Ce n’est pourtant pas le dernier mot de l’histoire. Au contraire, il y a là une invitation à renoncer à mes phrases toutes faites, à ma volonté de bien faire, pour me rendre encore plus attentive. C’est de la personne que je recevrai la juste attitude, la parole ou le silence qui convient. Ma vulnérabilité me rend capable de recevoir, et pas seulement de donner.

Le philosophe Paul Ricœur définit la sollicitude comme capacité à recréer de la réciprocité dans une situation d’inégalité. Si dans la rencontre, j’accepte ma propre vulnérabilité, si j’accepte de ne pas tout savoir, de ne pas avoir tout pouvoir (tentation de savoir pour l’autre ce qui est bon pour lui), alors je descends de ma hauteur pour me tenir à la hauteur de l’autre. La vulnérabilité est le « fonds commun d’humanité » à partir de quoi nous entrons en relation simplement, humblement, d’humain à humain.

AGATA ZIELINSKI,