Selon la théologienne française Dominique Coatanea, professeur aux Facultés jésuites du Centre Sèvres à Paris, l’encyclique Fratelli tutti n’est pas une utopie mais un horizon de sens. À l’heure du repli identitaire, des fractures sociales et de la pandémie, l’appel à «l’amitié sociale» qu’elle contient invite les politiques à penser un projet d’envergure basé sur l’hospitalité, la convivialité et la fraternité.

Ancienne doyenne de la Faculté de théologie d’Angers, la théologienne Dominique Coatanea enseigne aujourd’hui aux Facultés jésuites du Centre Sèvres à Paris. Son champ de recherche porte sur la théologie morale et l’éthique, notamment sur la réception de la pensée sociale chrétienne. Invitée avec d’autres théologiens et experts par l’équipe du Centre de recherche et d’action sociale et la Conférence des évêques de France à travailler le texte de l’encyclique Fratelli tutti (FT), afin d’en proposer une lecture pour un large public, elle nous livre ici son regard.

Si l’encyclique Laudato si’ répondait au défi écologique, à quel défi répond Fratelli tutti ?  
Dominique Coatanea: Celui d’un vivre ensemble fraternel et inclusif. Après l’écoute de la «clameur de la terre et de la clameur des pauvres» de Laudato si’, ce texte invite à voir ce qui est là devant nous et que nous fuyons trop souvent, cette sœur, ce frère regardé comme ennemi ou comme un «déchet», alors qu’il participe de la même humanité inaliénable et sacrée. Le pape poursuit ainsi son appel à la conscience des peuples vers une mobilisation des intelligences et des cœurs contre le repli sur soi et ses intérêts immédiats.

Que faut-il comprendre par «l’amitié sociale» qu’il appelle de ses vœux?
Le pape François la définit ainsi: «L’amour de l’autre pour lui-même nous amène à rechercher le meilleur pour sa vie. Ce n’est qu’en cultivant ce genre de relations que nous rendrons possibles une amitié́ sociale inclusive et une fraternité ouverte à tous.» Cette amitié sociale est du registre de l’amour et requiert que nous composions voire recomposions des communautés «qui s’accueillent réciproquement, en prenant soin les uns des autres» (FT 96). Cet appel solennel à l’amitié sociale invite à penser un projet politique d’hospitalité, de convivialité, de fraternité. Vaste chantier qui atteste pour le pape de la «grandeur» de la tâche politique. Il enjoint les politiques à viser cette ampleur de vue, sans jamais se détacher des conditions de possibilités de sa réalisation.

«C’est contre ce mouvement de repli et de peur les uns des autres que la fraternité est mobilisée. Cette tâche urgente est aussi une œuvre à accomplir ensemble, femmes et hommes».

Fratelli tutti est, cela dit, très silencieuse sur le rôle et la place de la femme dans l’Eglise catholique…
Oui, je fais le même constat. Ce n’est pas son objet. L’évocation des femmes et des hommes est prise dans un contexte plus large de crises multiples (pandémie, fractures sociales,  repli identitaires) qui activent le réflexe du »sauve qui peut». C’est contre ce mouvement de repli et de peur les uns des autres que la fraternité/sororité (mais le mot n’y est pas) est mobilisée afin de nous maintenir dans la vie ouverte. Cette tâche urgente est aussi une œuvre à accomplir ensemble, femmes et hommes.

Le pape François insiste sur une fraternité aussi avec les autres confessions. Il estime «qu’un cheminement de paix est possible entre les religions». N’est-ce pas un pari fou, vu l’actualité?
En effet, c’est une décision… Le pape invite à regarder comme Dieu regarde. C’est à dire à partir de l’appel à vivre dans la paix, à partir de nos différences assumées. Le pape et Ahmad Al- Tayyeb, grand imam de la mosquée Al Azhar, au Caire, appellent solennellement et ensemble à la paix, à la justice et à la fraternité. Le 4 février 2019 à Abou Dhabi, ils déclaraient conjointement «adopter la culture du dialogue comme chemin; la collaboration commune comme conduite; la connaissance réciproque comme méthode et critère.» Dans le fond comme dans la forme, un chemin est ouvert, il reste à le parcourir.

«Ce chemin de l’intelligence en dialogue est chemin de construction de la liberté et il est plus que nécessaire pour tous et d’abord pour les plus démunis socialement et culturellement.»

Le 17 octobre 2020, suite à la décapitation du professeur français Samuel Paty, Mgr Eric Aumonier, évêque de Versailles, a estimé qu’il était «urgent de nous rassembler au service de cette éducation à la fraternité», reprenant les propos du pape François contenus dans Fratelli tutti. La fraternité est-elle une réponse suffisante face à la violence terroriste? 
La fraternité n’est pas une réponse mais un processus de vie sans cesse mis à mal et sans cesse à reprendre partout et en tout temps. De fait, l’école est cet espace éducatif où il est nécessaire d’apprendre à débattre, à s’ouvrir à des visions du monde diverses et qui, chacune, s’interdisent mutuellement de devenir totalisantes et exclusives… c’est le beau labeur de l’intelligence, de la prise de distance critique, de l’écoute des sources de sagesse multiples. C’est le refus de la bêtise, de l’amalgame et du mensonge. Ce chemin de l’intelligence en dialogue est chemin de construction de la liberté et il est plus que nécessaire pour tous et d’abord pour les plus démunis socialement et culturellement.

Pensez-vous que les non-croyants peuvent souscrire à la vision qu’expose ici le pape François?  
Oui, à partir de cette proclamation d’un projet et d’un avenir communs, Fratelli tutti offre des repères pour vivre ensemble: être libre de toute contrainte autre que la liberté d’autrui, reconnaître l’égale dignité de tous et l’égalité des droits et des devoirs quelle que soit sa condition, aspirer ensemble à devenir frères, participants d’une commune «famille humaine» au sein de la spécificité de sa nation.

«Cette encyclique est née du dialogue et ouvre au dialogue et à la culture de la rencontre (…). Ce n’est pas une utopie mais un horizon de sens et il est urgent d’en saisir la pertinence au cœur de cette pandémie.»

En pleine pandémie, Fratelli tutti ouvre-t-elle selon vous un horizon d’espoir ? 
Cette encyclique est née du dialogue et ouvre au dialogue et à la culture de la rencontre. Elle en montre les étapes, en balise le chemin, en donne le désir et le goût. L’enjeu n’est rien moins que de repousser le spectre de la peur de l’autre qui arme toutes les guerres et détruit la vie. Son horizon est celui d’une vie meilleure pour tous, d’une commune destination des biens de la terre et de leur répartition plus équitableCe n’est pas une utopie mais un horizon de sens et il est urgent d’en saisir la pertinence au cœur de cette pandémie qui peut être l’occasion d’un réflexe d’angoisse mortifère. La question est existentielle: le pape appelle à la mobilisation des consciences et des cœurs pour qu’au creux du malheur, la lumière demeure… pour que quelques-uns puissent donner à croire et à vivre plus de créativité, plus de solidarité, plus d’empathie, plus d’hospitalité et de reconnaissance… Oui, un enjeu d’humanisation est tapi là dans nos «confinements». (cath.ch/cp)

Dominique Coatanea, la théologienne du bien commun
Théologienne, Dominique Coatanea est enseignante-chercheur en éthique économique, sociale et politique au Centre Sèvres-Facultés jésuites à Paris. Elle est également professeur extraordinaire en théologie morale du Saint Siège. Doyenne de 2016 à 2019 de la faculté de théologie de l’Université Catholique de l’ouest à Angers, cette diplômée de Sciences-po Paris a été responsable des ressources humaines durant 15 ans.
De 2013 à 2015, elle a dirigé le Centre de Recherche en Entrepreneuriat Social (CRESO) au sein de l’Université catholique de Lyon. Ses recherches portent sur la question du bien commun dans l’éthique sociale, politique et économique, sur le défi écologique et environnemental et les liens entre entreprises et religions. Elle est membre de Justice et Paix France et vice-présidente de l’association des théologiens pour l’étude de la morale (ATEM).
Sa thèse Le défi actuel du Bien commun dans la doctrine sociale de l’Eglise reprend cette question à partir des propositions théologiques d’un philosophe et théologien jésuite du 20e siècle, le Père Gaston Fessard. Elle a été publiée en 2016 aux éditions LIT-VERLAG à Zurich, dans la collection Etudes de théologie et d’éthique (vol.10). En 2018, elle a signé avec Alain Thomasset Le défi écologique: vers de nouveaux chemins, un hors-série de la Revue d’éthique et de théologie morale qui souligne les enjeux éthiques du défi écologique, les nécessaires conversion à vivre et les ressources de la pensée chrétienne pour y faire face.

CP