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« Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous… Non, je ne croirai pas ! »

par Bruno MARCHAND, sj

Pourtant, les autres lui avaient bien dit : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais lui ne pouvait pas y croire, car il n’avait pas vu par lui-même. Ce n’est pas qu’il n’aurait pas voulu, aussi bien que les autres ; mais il ne pouvait tout simplement pas. On peut imaginer qu’alors les autres lui avaient dit : « Mais aussi, pourquoi tu n’étais pas avec nous ? C’était pourtant dimanche, et le dimanche on se réunit, tu le sais bien. » Mais c’est qu’il n’avait pas pu venir. Il aurait bien voulu, mais simplement ça n’avait pas été possible. Pourquoi donc ? Qu’avait-il de si important à faire ? Rien ! Si ça avait été ça, il se serait arrangé, il se serait libéré. Mais justement, c’était ça : il n’avait pas réussi à se libérer. Se libérer de toutes les images qui le hantaient : celui qu’il avait – bien avant Simon – décidé de suivre jusqu’à mourir avec lui, celui-ci même arrêté, ligoté, insulté… et eux, et lui, Thomas, en fuite. Il n’avait rien pu faire. Et depuis, il ne se supportait plus lui-même, et il n’osait pas affronter le regard des autres. Il lui semblait que partout où il allait, il rencontrait sa culpabilité d’avoir abandonné celui qu’il aimait, de l’avoir lui-même tué, aussi efficacement que les bourreaux romains. Et c’est pour cela qu’il n’était pas venu pour célébrer avec les autres ce premier dimanche de l’Eglise : que pouvait- il donc y avoir à célébrer ?

Et cependant les autres lui disaient tellement que si, c’était bien lui, il était vivant, ils l’avaient vu, il les avait pacifiés – parce que, tu sais, Thomas, ce que tu sens, nous le sentions tous ; et jusqu’à ce qu’il se présente à nous, nous ne pouvions pas plus que toi nous regarder les uns les autres. Mais quand il nous a montré ses mains et son côté, nous ne nous sommes plus vus comme nous étions, nous nous sommes vus en lui. Et Thomas de dire alors – peut-être : « Tant que je n’aurai pas vu moi-même, tant que je n’aurai pas touché du doigt, je ne réussirai pas à croire… » Mais c’était bien – peut-être – avec l’espoir de faire lui-même cette expérience dont les autres témoignaient qu’il était venu, en ce deuxième dimanche de Pâques, pour faire lui aussi, en Eglise, mémoire du Seigneur.

logoQu’avait-il vu, alors ? Rien d’autre, d’abord, que ce groupe d’hommes et de femmes, qui lui renvoyaient toujours la même image de ses blessures, et il ne pouvait toujours pas croire. Mais il était resté, et il priait : « Seigneur, que je voie ! » Et petit à petit, il avait vu, comme en superposition du groupe, le Seigneur lui-même, et le groupe était son propre corps, et ses blessures, toujours ouvertes, étaient celles du groupe, celles de l’Eglise. Alors Thomas – peut-être - se souvint d’Isaïe : « Or, c’était nos blessures qu’il portait… » Il se reconnaissait en lui, qui n’était plus défiguré, mais transfiguré, et il se voyait transfiguré avec lui. Alors, il avait touché du doigt, et il n’avait plus rien à dire, sinon proclamer, le premier, ce qui serait le coeur de la foi de l’Eglise : « Mon Seigneur et mon Dieu ! »

Difficile, aujourd’hui, d’être catho… Avec tout ce qu’on entend, avec tout ce qui se passe, avec le pitoyable spectacle que nous tous, les chrétiens, nous donnons au monde, et celui-ci ne nous rate pas : « Vous n’êtes vraiment pas meilleurs que les autres ! » Certes, nous le savons bien, qui commençons toutes nos rencontres en « reconnaissant que nous sommes pécheurs ». Mais croyons-nous vraiment ce que nous disons alors ? Si vraiment nous le croyons, alors, ne devrions-nous pas dire qu’il n’y a pas de meilleur moment qu’aujourd’hui pour tenir plus que jamais à l’Eglise ?

Durant la quatrième semaine des Exercices Spirituels, Saint Ignace nous invite à contempler les diverses manifestations du Ressuscité : à Notre- Dame, comme figure de l’humanité enfin capable de l’accueillir, à Marie de Magdala et aux autres femmes, à Pierre, à ceux qui allaient à Emmaüs, à ceux qui étaient réunis à Jérusalem le soir de ce premier dimanche, puis à Thomas, aux disciples partis pêcher, puis sur le Thabor, puis par cinq cents frères à la fois, à Jacques, à Joseph d’Arimathie, selon une pieuse tradition, et, finalement « A moi, comme à l’avorton » - restitué, certes, dans la bouche de Paul… mais si Ignace place ici cette scène qui serait normalement située après l’Ascension, n’est-ce pas pour que, dans la suite de cette « immense foule de témoins », je puisse moi-même dire cela, et continuer avec Paul : « Oui, je suis le moindre des apôtres, car j’ai persécuté l’Eglise de Dieu. C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et sa grâce à mon égard n’a pas été stérile… »

Tant que je n’aurai pas reconnu cela, tant que je ne reconnaîtrai pas dans les plaies de l’Eglise, qui est le corps du Christ, pour toujours blessé et ressuscité, mes propres plaies, non, je ne croirai pas…

Vienne enfin sur moi et sur chacun de nous l’Esprit du Seigneur en qui nous pourrons nous glorifier de nos propres faiblesses, car elles deviennent, par la puissance de la Résurrection, notre meilleur lien à Jésus-Christ, et le lieu de notre salut.

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